3-6 Territoire et présence sociale

L’influence du territoire sur l’intervention de rue

Cédric Audouard – GPAS Bretagne –

Atelier français de pédagogie sociale de rue

Réseau international des travailleurs de rue

Résumé

La pédagogie de rue n’a pas de méthodes spécifiques reproductibles partout. Au contraire, elle est fonction des territoires, de leur positionnement géographique, de la situation sociale des enfants et de leur famille, de leur histoire, des contextes économiques et culturels singuliers.

Cédric illustrera son propos concernant la prise en compte du territoire à travers des exemples concrets de dispositifs de pédagogie de rue en zone urbaine, péri-urbaine et rurale.

INTRODUCTION

19 millions d’enfants de l’Union européenne vivent dans des familles dont les revenus sont inférieurs au seuil de pauvreté (60% du revenu médian), soit 19% de l’ensemble des moins de 17 ans, indique un rapport publié par la Commission européenne 1.

La proportion d’enfants pauvres est particulièrement élevée dans certains pays en transition comme la Pologne, avec un taux qui voisine les 30%, mais aussi au Portugal, en Italie et en Espagne, où cette proportion atteint 24%. En Belgique, 17 % des enfants âgés de 0 à 15 ans vivent en dessous du seuil de pauvreté..

La situation est meilleure en France (14%), mais surtout dans les pays nordiques (autour de 10%). En France, deux millions d’enfants de moins de 18 ans vivent sous le « seuil de pauvreté ».

L’ONG GPAS Bretagne, Groupe de Pédagogie et d’Animation Sociale (www.gpas.infini.fr), est un mouvement d’éducation populaire qui s’appuie sur la notion de Pédagogie sociale pour développer son travail pédagogique de rue.

C’est probablement l’apport éducatif le plus original du programme développé par notre ONG en France et en Pologne. Cette pédagogie s’appuie sur les fondements théoriques liés à la zone proximale de développement et les conditions de développement de l’esprit critique chez l’enfant.

En effet, l’hypothèse selon laquelle l’enfant se développe à partir d’acquis proches renvoie, à notre sens, à la mise en place de procédures qui permettent de tenir compte du contexte de vie réel de l’enfant tout en lui permettant d’aller voir un peu plus loin que ce qui se passe dans la vie ordinaire et routinière. On peut imaginer qu’un enfant qui n’a pas l’occasion de vivre des situations autres que celles qu’il vit tous les jours ne pourra pas prendre du recul sur son propre univers. Le champ des possibles est, rappelons le, socialement orienté, et se rétrécit de fait par la reproduction des conditions d’existence.

La pédagogie sociale s’appuie sur quelques bases méthodologiques fondatrices :

o Le territoire d’intervention détermine le projet. Les idées sont liées aux contextes qui les produisent et les dynamisent. L’animation enfance-jeunesse procède du développement local.

o Les enfants, les jeunes, les familles sont en grande difficulté sociale, et parfois en situation d’urgence. Plutôt que de mettre en évidence leurs difficultés, il convient, « pour s’en sortir », de miser sur leurs compétences, leur savoir-faire, leurs « capacités à…».

Cette dynamique est essentielle, car elle oblige le pédagogue à voir dans toute personne et notamment dans l’enfant un être en devenir qui peut agir pour modifier ses conditions d’existence. Elle a valeur d’entraînement pour contribuer avec de nombreuses autres associations à défendre pour ces enfants le droit à la santé, à l’éducation, à la non-discrimination…

I – La démarche ethnographique, fondement premier de notre démarche

L’approche ethnographique en éducation est essentielle. Elle a pour conséquence d’intervenir à partir des lieux de vie des enfants (espaces publics, appartements, rues, cours, …). Cela demande au pédagogue d’être formé à cette démarche qui passe par l’implication des acteurs liés à la vie de l’enfant (famille, voisinage, institution).

A – Contexte de quartier urbain populaire où les enfants sont peu présents dans l’espace public : le quartier de Maurepas – Ville de Rennes – Région Bretagne – France

Contexte

Le contexte est celui d’un quartier populaire où de nombreux habitants connaissent des difficultés sociales. L’échec scolaire des enfants est préoccupant et a nécessité la création d’une zone d’éducation prioritaire (ZEP) qui permet à l’école et à ses enseignants d’avoir des moyens financiers, techniques et en personnel supplémentaires.

Sous l’impulsion de la Ville de Rennes, le quartier, en 15 ans, a fait l’objet d’une rénovation complète et d’une amélioration considérable de la qualité de vie dans les logements. Les espaces publics sont agréables et les facilités d’accès au centre ville par des transports en commun ont permis de décloisonner le quartier et de l’intégrer parfaitement à l’ensemble de la ville. Par ailleurs, des équipements publics ont été implantés dans le quartier ou à proximité immédiate comme, par exemple, une patinoire municipale ou un théâtre. Malgré ce contexte de développement favorable, des difficultés sociales demeurent notamment pour les enfants.

Présence sociale

Dès 1992, un long travail de présence sociale de pédagogues de rue a permis d’observer selon les méthodes d’observation participante et des entretiens ethnographiques que les enfants avaient entre eux une faible vie sociale et que l’espace public qui était avant la rénovation du quartier très investi par les jeunes l’était dorénavant beaucoup moins.

Les enfants avaient pour la plupart une vie limitée à l’espace école et à l’espace appartement. Or, il existe une réelle corrélation entre l’échec scolaire et la difficulté de l’enfant de sortir de la sphère privée.

Au-dessus de 6 ans, beaucoup d’enfants n’avaient en effet aucune activité ni dans un centre social, ni dans un club sportif, ni dans un centre de loisirs ou un foyer.

La notion d’enfant dans la rue n’existait pas, ce qui pouvait laisser penser que la problématique des enfants était réglée. Ce n’était pas le cas : l’enfermement dans une dynamique collective attirée vers la rue et l’occupation de l’espace public avaient été remplacées par une autre forme d’enfermement, celui d’une relation sociale limitée, très peu ouverte sur la vie. Les observations participantes montraient également que les filles étaient plus concernées par ce phénomène.

Nous n’étions manifestement pas dans une problématique d’enfants dans la rue mais dans une problématique d’enfants d’appartement avec des activités très centrées sur la télévision et les jeux vidéos. Une autre observation a permis de constater que les enfants connaissent des difficultés par rapport aux règles qui changent selon les espaces éducatifs (école, famille, rue, espace public, structures sociales, etc.). L’enfant, face à ces différents espaces engendrant des règles diverses, est perdu : difficultés à faire la différence entre ce qui est légal et ce qui est illégal, ce qui est légitime de ce qui ne l’est pas, ce qu’il est possible de changer ou pas. Beaucoup d’enfants sont en difficulté face à l’ensemble des règles et finissent par intérioriser qu’il s’agit de leur faute puisqu’on le leur rappelle sans cesse. L’image de soi peut s’en trouver altérée.

Une équipe pédagogique menée par le GRPAS (Groupe Rennais de Pédagogie et d’Animation Sociale) s’est donc attachée à constater ces faits et à prendre en compte deux éléments constitutifs de l’éducation des enfants :

l’école comme le lieu des apprentissages fondamentaux est soutenue par tout le quartier et reconnue comme un élément essentiel de l’éducation de l’enfant ;

la famille comme espace éducatif déterminant est valorisée par l’ensemble des services sociaux qui apportent le cas échéant des aides à la parentalité.

L’idée de départ soumise à l’approbation des partenaires réunis dans les instances du quartier (appelé contrat ville en France) était que si les pédagogues arrivaient à s’appuyer et à collaborer avec ces partenaires éducatifs essentiels (l’école et la famille), l’axe médiation pouvait devenir l’un des atouts de développement de la pédagogie sociale et de l’ouverture des enfants aux activités sociales, culturelles, sportives organisées sur la ville.

Appuyé en 1992 par un instituteur Freinet, la directrice de l’école Mme Brault et le chargé de mission du contrat ville Daniel Erhel, le projet a pu naître.

B – Contexte de quartier urbain populaire où les enfants sont très présents dans l’espace public : les quartiers de la Rive Droite (Keranroux-Kérourien-Quéliverzan-Recouvrance)- Ville de Brest – Région Bretagne – France

Constat : dans les quartiers de Brest, la situation est différente à celle de Rennes. Les enfants sont davantage présents dans l’espace public. Il s’agit donc d’être présents dans l’espace public en déclinant plusieurs types de présence sociale.

La présence sociale dans les quartiers brestois

La présence sociale se décline en trois axes : présence informelle dans l’espace public, travail dans l’espace public, présence informelle à partir du local.

Présence informelle dans l’espace public

Elle est l’un des modes opératoires essentiels du GPAS favorisant les contacts avec les familles, les enfants et les jeunes.

Régulièrement, les pédagogues professionnels parcourent l’espace public et rencontrent les habitants. Le GPAS se tient informé des événements du quartier et peut agir, quand cela relève de sa compétence, notamment concernant les loisirs des enfants et leur insertion sociale. L’association est ainsi un relais objectif dans les échanges d’informations au sein des quartiers.

Aller vers les familles

Les enfants sont rencontrés dans leur quartier ou chez eux. Le programme d’activités est à chaque fois négocié avec les parents : ils savent ce que veulent faire leurs enfants, ils ont donné leur accord et peuvent au retour de l’activité en discuter avec le pédagogue.

Cela signifie que pour un enfant qui fait plusieurs activités dans la semaine, chacune est l’occasion d’une ou de plusieurs rencontres entre le pédagogue et la famille.

Nous insistons sur le lien pérenne entre le pédagogue et la famille, qui est ancré dans les

quartiers concernés depuis de nombreuses années. Ce dispositif est adapté à la situation sociale et éducative des familles les plus en difficulté qui n’accèdent pas spontanément aux activités dont ils peuvent pourtant bénéficier.

Présence sur le territoire à partir du local

Le local du GPAS, situé dans le quartier de Kérourien, est un lieu qui n’accueille aucune activité, mais qui est un point de repère pour les familles et les enfants. Ils savent qu’ils peuvent y rencontrer les permanents de 5 à 6 jours sur 7 et ce de 10 h à 19 h (amplitude horaire habituelle qui est prolongée à 21h notamment pendant les vacances).

Dans le bas de la Rive Droite, le GPAS ne dispose pas de local. La présence des professionnels à des moments précis et dans des espaces déterminés permet aux enfants et aux familles de les rencontrer facilement. Cette présence complète les rencontres au départ et au retour des activités.

Cette approche de la prévention générale passe par une action éducative proximale, très

intégrée à l’environnement et à la vie ordinaire des quartiers.

C – Présence sociale entre contexte rural et périurbain : Communauté de Communes du Val d’Ille (périurbain) et du Cap Sizun (rural) – Région Bretagne – France

Territoires périurbain et rural

Les pédagogues affectés à l’action interviennent dans l’espace public, là où se trouvent les jeunes. Ils travaillent sur les terrains définis comme espace non institutionnel, fréquentés régulièrement par les jeunes dans les communes du territoire.

Le public concerné est les jeunes âgés de 12 à 18 ans, qui ont des liens difficiles avec le système éducatif (famille, école, association) ou les jeunes ne fréquentant pas le potentiel associatif local :

  • par méconnaissance : dans ce cas, une médiation vers les structures existantes sera mise en œuvre.

  • par choix : dans ce cas, les jeunes ne profitent pas de l’offre associative, au profit de l’espace public qui devient un espace privilégié pour eux, où ennui et frustration de consommation de loisirs trouvent un terrain favorable.

En zone périurbaine, il peut exister quelques locaux d’animation communale s’adressant aux jeunes de 12 à 18 ans. Les jeunes les fréquentent généralement de 12 à 14 ans profitant du programme d’activités alléchantes comme la patinoire, le bowling, le karting, …

Une fois qu’ils ont « fait le tour » de ces activités, ils délaissent ces associations pour aller faire leur propres expériences dans l’espace public.

En zone rurale : zone de redynamisation rurale – population vieillissante – départ de la plupart des jeunes du territoire entre 16 et 18 ans. Territoire de 20km sur 40 km (presqu’île à la pointe de la Bretagne).

En zone rurale, il existe quelques centres de loisirs accueillant les enfants de 6 à 12 ans, et la réalisation de la politique jeunesse est confiée à nos pédagogues de l’espace public.

a – Une présence sur le territoire

Les Pédagogues de l’Espace Public (PEP) que nous appelons plus communément « pédagogues des champs » (en opposition aux pédagogues de rues du contexte urbain) vont à la rencontre des jeunes se trouvant dans l’espace public, dans les collèges du territoire, aux arrêts de bus, etc…

L’approche ethnographique permet aux PEP de déterminer de manière précise à qui ils adressent leur action : ils se rendent à des moments différents dans l’espace public (une fréquentation de l’espace public peut en effet être différente selon les jours de la semaine et selon les périodes scolaires ou de vacances), à pied, à vélo pliable ds le coffre du véhicule, ou en voiture.

L’objectif de cette démarche est de rencontrer les jeunes ne fréquentant pas les structures

associatives. Les PEP sont connus et reconnus par l’ensemble des habitants (jeunes, parents, enfants, commerçants, animateurs, correspondants presse, élus …).

En accédant aux familles des jeunes fréquentant l’espace public, les PEP pourront accéder aux autres enfants de la famille et voir ainsi si d’autres jeunes, ne fréquentant ni les structures associatives, ni l’espace public, pourraient profiter du dispositif jeunesse.

La présence sociale est constamment mise en œuvre par les PEP : ils peuvent suivre les indications des élus quant aux lieux de rencontre dans l’espace public, mais agissent aussi selon leurs propres observations de terrain.

Le travail du pédagogue est celui d’un ethnographe qui va travailler dans le milieu afin de

comprendre comment les jeunes vivent et sous l’influence de quel environnement. Les pédagogues se rendent à des moments différents sur l’espace public car la fréquentation de celui-ci est différente selon les jours de la semaine, les périodes scolaires ou de vacances, les saisons, les jours de beau temps ou d’averses,…

L’objectif de cette étape est d’être connu et reconnu par tous et plus particulièrement par les jeunes ciblés par le dispositif.

Elle permet aussi de moduler la présence en fonction des tranches d’âges des jeunes présents dans l’espace public. Certaines communes où des lotissements viennent d’être construits ont des enfants en bas âges, cexu construits il y a quelques années vont présenter plus d’adolescents.

Le socle du travail des pédagogues est la présence sociale, ces divers axes de travail permettent aux pédagogues d’aller à la rencontre des jeunes, c’est par là que tout commence.

Les circuits

Les pédagogues effectuent des passages dans les communes sous forme de circuits comprenant chacun trois communes. Cette méthode est pertinente pendant la période scolaire et pendant l’hiver.

A chaque jour correspond un circuit : Le mardi c’est le circuit n°1 et ainsi de suite. Chaque jour les pédagogues essayent de passer dans deux communes du circuit et la semaine suivante la commune « oubliée » sera faite. Étant donné qu’il y a trois jours de tournée (mardi, jeudi et vendredi) et trois villes par tournée, les 9 communes du territoire sont 9 visitées sur deux ou trois semaines.

Les arrêts de bus

Les présences se font en grande majorité le soir après les cours (parfois le mercredi ou le

samedi après-midi si un pédagogue n’est pas en activité à ce moment là). Les rencontres

se font donc essentiellement autour des arrêts de bus. C’est le temps essentiel de présence des jeunes sur l’espace public.

Des « pauses chocolats » ont également été proposées aux arrêts de bus afin de créer un moment de pause et de rencontres car les jeunes sont souvent pressés de rentrer chez eux et donc pas réceptifs à l’échange. Le véhicule des pédagogues sert alors de « bar » et de point documentation avec tous les programmes des sorties possibles. Par ailleurs les pédagogues fréquentent aussi les arrêts de bus le matin (une fois toutes les trois semaines environ, pendant la période scolaire hivernale, de novembre à février).

Les présentoirs et les cartes

Les pédagogues ont installé des présentoirs à cartes postales dans les commerces et les mairies. Ces présentoirs permettent de distribuer les cartes postales montrant les jeunes lors des activités. Ils présentent également le dispositif grâce à un article de journal de la presse locale. Ils sont déplacés régulièrement pour maintenir la dynamique.

La préparation des activités

Le temps des présences permet également de rencontrer les jeunes chez eux pour préparer les activités de pédagogie sociale, ce qui permet un contact avec les familles. Cela se fait généralement le soir après les cours, lors des passages dans les communes.

Les établissements scolaires

Les pédagogues sont intervenus pour informer tous les jeunes du territoire sur le dispositif. Ces passages ont permis aux pédagogues de rencontrer ceux qui ne sont pas ou peu inscrits dans le tissu associatif et qui ne fréquentent pas l’espace public, car ils restent chez eux,particulièrement les filles. Les modalités se négocient avec chaque établissement et peuvent aller d’interventions de 10 minutes dans les classes à la simple pause d’un présentoir et de cartes dans l’établissement.

Les partenaires potentiels

Les pédagogues utilisent le temps de présence sociale pour aller à la rencontre des personnes-ressources (artisans, associations…), afin de maintenir les liens créés et d’envisager de nouveaux partenariats.

La presse

Les pédagogues ont répertorié la liste des correspondants du quotidien local et tentent d’avoir une présence médiatique régulière, par l’intermédiaire d’articles et de photos lors d’activités ou de projets.

Le blog

Le blog tient au courant des activités passées et à venir. Il est enrichi hebdomadairement par de nouveaux articles et des photos où tout visiteur peut ajouter son commentaire.

Boîte de discussion instantanée

Les pédagogues possèdent une adresse MSN qui permet aux jeunes de rester en contact avec les animateurs et d’échanger sur des sujets variés tels que l’activité de la semaine, les difficultés qu’ils rencontrent, leurs impressions sur les dernières animations.

B – Une démarche impliquée dans le milieu pour enrichir la présence sociale

Pour rencontrer les jeunes du territoire, les pédagogues organisent des temps d’animation ouverts à tous permettant de renforcer les liens avec les jeunes, mais aussi de rencontrer de nouveaux jeunes. Ce type d’intervention permet aussi de mieux être identifié par les parents. Par exemple : grands jeux extérieurs, goûters sportifs, atelier de réparation de vélo, barbecue, atelier de cuisine de rue, etc… Les Pédagogues encouragent aussi les jeunes dans une démarche citoyenne en participant de manière bénévole aux événements organisés sur le territoire.

La présence sociale : un axe à réinventer sans cesse

Le pédagogue impliqué dans la pédagogie sociale, la médiation et les actions partenariales peut considérer qu’il en sait assez sur la vie des enfants, sur leur territoire et que surtout, il continue à être bien informé sans avoir recours à la présence sociale. C’est en fait une erreur profonde car l’évolution du territoire et de ses acteurs est en perpétuelle mutation : les enfants grandissent, d’autres enfants et d’autres familles construisent de nouveaux réseaux et de nouvelles occupations de l’espace. Par ailleurs, le risque pour tout pédagogue est de s’installer dans une routine une fois qu’il a réussi à « faire partie du décor » et que l’attrait qu’il a connu lors de l’entrée dans le territoire s’estompe au fil du temps, tout naturellement. Il est donc proposé au pédagogue dans la rue de vérifier sans cesse la pertinence de ses informations par la présence sociale, quitte à ce que cette dernière soit plus structurée par des initiatives au cœur même des territoires. Nous l’avons vu, la rupture des routines par des interventions de tout ordre dans le milieu sont à rechercher avec des partenaires extérieurs, artistes, musiciens, photographes… capables de provoquer des déséquilibres dans l’espace et stimuler de nouvelles interactions.

Exemple d’une équipe de pédagogues confirmés : une expérience d’art plastique

L’idée principale est que l’intervention de l’art dans un milieu social, quel qu’il soit, peut être le point de départ de questionnements, de l’exercice de l’esprit critique en favorisant l’échange et le débat.

Le projet Les allées et venues, réalisé par le plasticien Romain Louvel, en est l’un des exemples.

« L’idée me vint de travailler sur les traces des habitants, traces de leurs témoignages, traces de leurs mouvements dans l’espace de ce quartier, dont témoigneraient les Allées et Venues de leur vie quotidienne ». L’action consistait à recenser les déplacements des habitants du quartier de Kérourien à Brest et de les matérialiser au sol afin de constituer une fresque.

L’action artistique intitulée  » Allées et Venues  » s’est déroulée en trois phases :

Phase 1 : Distribution des plans du quartier aux habitants et tracé des parcours quotidiens sur ces plans.

Phase 2 : Réalisation des tracés avec de la peinture rouge. L’artiste réalise ces tracés à partir du plan et avec chaque famille concernée par le déplacement. 30 tracés sont ainsi réalisés

Phase 3 : Tous les itinéraires sont reproduits en superposition sur une toile accrochée dans le quartier sur le mur d’un des immeubles durant l’été.

L’ensemble de l’intervention artistique, réalisée avec l’équipe des pédagogues a bien entendu créé l’événement provoquant de nombreuses rencontres, de fructueux débats notamment sur l’utilité de l’art, suscité des solidarités aussi pour la réalisation des tracés et l’accrochage de la toile, valorisé les habitants associés à une démarche artistique qui partent d’eux (ici leurs déplacements quotidiens). Grâce à cette action artistique que nous appelons  » pratique sociale artistique  » pour signifier que les arts plastiques peuvent se faire à partir des gens et avec eux, les pédagogues ont bousculé la routine quotidienne, suscité du lien social et pu optimiser leur travail autour des arts plastiques dans un axe de pédagogie sociale.

Ce type de travail demande qu’une équipe de pédagogues soit implantée depuis de nombreuses années sur un territoire et connue des enfants et des habitants.

II – Le concept de pédagogie sociale, pour une pédagogie interactionniste

Présentation générale

La pédagogie sociale est un concept clé de l’action développée par notre ONG, le GPAS Bretagne. Elle part du constat qu’il y a un lien entre l’éducation de l’enfant et la société dans laquelle il vit. Elle s’exprime dans un projet éducatif qui se réfère consciemment ou non à un projet de société.

Quatre éléments sont essentiels pour dire ce que recouvre cette pédagogie :

- La pédagogie sociale est caractérisée par sa dimension empirique. Elle utilise principalement des outils de type ethnographique pour observer l’enfant (considéré comme un être social) dans son milieu social. L’action pédagogique se fait sur le milieu de vie social pour apporter des solutions aux besoins des enfants. Il ne s’agit donc pas de travailler dans des lieux extraordinaires comme les espaces éducatifs types MJC, écoles, orphelinats, etc. mais dans le milieu de vie ordinaire de l’enfant qui tend à fréquenter la rue.

- La pédagogie sociale n’est pas constituée d’un ensemble d’outils et de méthodes qui seraient reproductibles partout. Construite à l’échelle locale, elle est le produit d’un ensemble de variables – d’un contexte – comme l’histoire et la géographie du quartier, la situation socio-économique des enfants et des familles, le potentiel culturel, etc. Elle n’est pas reproductible partout. Elle est à chaque fois un projet basé sur la mise en valeur des compétences et des savoir-faire des enfants, des jeunes et de leur famille.

- La pédagogie sociale est une pédagogie de l’expérience : il ne s’agit pas de faire des discours fussent-ils humanistes à des enfants, mais au contraire de construire pour eux et avec eux des dispositifs qui leur permettent concrètement de voir la réalité dans sa complexité et aussi d’agir à leur échelle, c’est-à-dire là où ils vivent.

- Enfin, la pédagogie sociale est une démarche d’éducation populaire, c’est à dire d’éducation du peuple par le peuple. Il s’agit donc d’action d’éducation à dimension participative. En cela, elle prend le contre-pied de nombreuses actions propres aux politiques de la ville dont le caractère participatif annoncé dans les discours est peu formalisé dans les pratiques.

Exemples concrets d’activités de pédagogie sociale : la découverte de sphères sociales inconnus

Si nous formulons l’hypothèse que le pédagogue a réussi la phase difficile mais indispensable de la présence sociale, la confiance acquise auprès des enfants rend possible la mise en relation avec des univers jusqu’alors étrangers à l’enfant, situés donc en dehors du milieu de vie habituel. Nous savons bien que, caïds dans leur voisinage immédiat, là où ils peuvent être dominateurs et leaders, plusieurs de ces enfants sont totalement perdus dès qu’ils se trouvent dans une autre situation. L’objectif est effectivement de les perdre, à la nuance près que c’est le pédagogue qui provoque cette aventure et que l’enfant est en sécurité. L’enfant doit sortir de son milieu par fréquence régulière avec le pédagogue de rue. Sortir l’enfant de son environnement habituel pour participer à sa formation sociale et à son ouverture, développer ses compétences sociales, l’éduquer à la mobilité et surtout développer son esprit critique citoyen.

Les projets ou les initiatives s’expriment toujours hors les murs : les enfants ne sont pas accueillis dans des locaux pour réaliser des activités. Ils parcourent au contraire le territoire (tout le territoire, pas juste le quartier d’intervention), utilisent les transports en commun, les vélos, vont à la découverte des innombrables ressources culturelles, sportives et sociales auxquelles ils ne pourraient accéder sans la médiation de pédagogues. Il s’agit de participer à la formation sociale de l’enfant en l’aidant à grandir et à exercer son esprit critique et ses capacités de discernement.

Une fois le contact établi avec les jeunes, les Pédagogues de l’Espace Public sont forces de propositions quant aux sorties effectuées chaque fois par petits groupes (3 à 4 jeunes maximum), pour leur permettre de profiter au maximum d’un rapport privilégié entre eux, avec les PEP, mais aussi avec les nouveaux environnements que les jeunes sont amenés à découvrir.

Les PEP proposent des activités dites «d’accroche» dans un premier temps pour établir le contact avec les jeunes. Cette phase de contact permet aux PEP et aux jeunes de se connaître davantage. Quand la confiance est établie, les PEP proposent de manière progressive la découverte d’environnements peu ou mal connus par les jeunes, au sein de la Communauté de Communes mais aussi dans les environs.

Pour ce faire, les PEP s’appuient notamment sur l’agenda culturel proposé par l’OCAVI (Office Communautaire des Associations du Val d’Ille) et par le Petit Rapporteur, mais font aussi leurs propres recherches : les PEP se doivent d’être informés de l’actualité culturelle, sportive et associative locale.

La découverte du contexte socio-économique est aussi développée : visite chez des artisans, dans des entreprises, au sein d’organismes de formation. L’idée ici est de faire naître, d’élargir ou encore de se rendre compte de la faisabilité de tel ou tel projet professionnel des jeunes.

17/05/08 : Rencontre avec un pompier de la caserne St Georges

Edwina, Marine, Marie et Elen, 15 ans

St Médard/Ille, Melesse

L’axe de pédagogie sociale permet aux PEP de construire un réseau et d’être constamment informés par leurs partenaires de leur actualité pour se rendre à des vernissages, des inaugurations, des activités liées aux saisons, etc.

La participation des jeunes à ces activités se fait toujours avec l’accord des parents : les heures de départ et de retour sont fixées entre les parents, le jeune et le PEP. Ces horaires seront respectés et un éventuel retard est signalé par téléphone. Le PEP part du foyer familial avec le jeune et le raccompagne à domicile.

Le rôle des PEP n’est pas « d’occuper » les jeunes mais ils sont bien là comme « facilitateurs » aidant les jeunes à développer leurs compétences sociales. Les jeunes sont donc associés à gérer les sorties avec le PEP : gestion du budget de leur sortie, apprendre à lire les cartes routières pour se rendre à l’endroit à découvrir, apprendre à accéder aux informations leur permettant de connaître l’actualité locale (voir liste exhaustive des activités 2008 en annexe).

Les Pédagogues sont des personnes ressources pour les jeunes et peuvent proposer tout type de médiation auprès des structures existantes en fonction de la situation des jeunes (emploi, santé, formation, …). Bien entendu, l’aval des parents est obligatoirement recherché dans ces démarches.

La dynamique liée aux activités de découverte fait naître chez les jeunes des désirs de devenir eux-mêmes acteurs.

Organiser une exposition, un séjour à l’étranger, participer et/ou organiser un chantier de volontaires internationaux sont autant d’exemples de projets possibles à mettre en place avec les jeunes. Ces projets visent à « mettre les jeunes en dynamique de projet » plutôt que de « faire un projet pour les jeunes ».

Dans ces projets sont recherchées les thématiques telles que le développement durable, la citoyenneté européenne, la solidarité dans un objectif de développement local.

1Voir « Pauvreté des enfants et bien-être en Europe », janvier 2008, http://ec.europa.eu/employment_social/publications/2008/ke3008251_en.pdf

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