Partie 1 – Pologne : les enfants et la rue

Les enfants et la rue

Par Daniel Cueff

Y a-t-il à Praga des « enfants des rues » ?

Il convient de préciser ce que veut dire cette notion enfants des rues.

Si nous prenons la classification donnée par l’UNICEF, les enfants des rues sont définis en fonction de leurs liens plus ou moins distendus avec leur famille biologique et les institutions, au profit de la rue.

Cette définition met en perspective la fréquentation des différents espaces éducatifs de l’enfant : Famille, école, institutions socio-éducatives.

Le temps passé dans la rue au détriment des autres espaces éducatifs est relativement quantifiable.

Pour des enfants de Praga, l’espace rue correspond quasi exclusivement à une cour précise (exemple cour Stalowa 25) et ses abords immédiats. Cet espace rue n’est pas l’espace réservé des enfants : il est aussi le territoire des adolescents et des adultes.

La cour est le lieu de relations sociale. Cet espace n’est pas géographiquement éloigné de l’espace familial et du voisinage. Contrairement aux enfants de certaines métropoles, les enfants de Praga Polnoc ont peu de contacts avec l’extérieur du quartier et notamment le centre ville pourtant facilement accessible.

En ce sens, la rue et plus précisément la cour, est à la fois un espace possible de distanciation ou l’enfant n’est plus dans les autres espaces éducatifs, et en même temps un espace proche que l’on peut rejoindre facilement.

Le temps passé dans la rue est fonction de plusieurs contingences :

- Une contingence écologique :

Les conditions atmosphériques (très chaud l’été et très froid l’hiver) changent la fréquentation des cours.

Ainsi l’été la cour est un espace fréquenté de façon maximale en raison de l’amplitude de durée de la journée.

Les enfants ont une « liberté » de temps très grande, les familles ne posant pratiquement pas d’exigences horaires.

Lors de déplacements à l’extérieur du quartier avec les pédagogues, les enfants multiplient les tactiques pour éviter de rentrer sur le quartier. (Ils se cachent, partent devant, s’assoient et ne bougent plus, font exprès de louper le tramway, etc).

L’hiver et les grands froids empêchent une fréquentation des cours, Les enfants se regroupent alors dans des appartements où il est possible d’accéder quand les adultes n’y sont pas.

- Une contingence institutionnelle :

Les institutions non scolaires :

Les institutions éducatives sont fermées une partie de l’année. Il s’agit bien entendu de l’école, mais aussi et de façon plus étonnante d’institutions éducatives comme les foyers pédagogiques, les centres TPD (associations des amis des enfants, institution importante en Pologne). Les personnels de ces institutions ont en effet, le même statut que les instituteurs et les mêmes vacances.

Ces espaces sont donc fermés durant les mêmes périodes, ce qui augmente potentiellement la présence des enfants dans la cour.

Toutefois, même lorsque ces institutions sont ouvertes, les enfants que nous côtoyons visent à y échapper.

Deux argumentaires sont évoqués par les enfants :

- « Les activités, c’est boudin ». La critique émise concerne le côté désuet des activités proposées (activités manuelles, chants…).

- « On n’aime pas les enfants qui y vont car ils n’aiment pas qu’on les pousse ». Il y a ici la recherche probable d’une distinction à laquelle les enfants tiennent. Ce monde ne serait pas le leur.

Nous observons que ces lieux éducatifs se sont donné comme mission de faciliter l’intégration des enfants dans le système scolaire (notamment par les devoirs scolaires qui ont une importance considérable en Pologne par rapport à d’autres pays européens).

Or, les enfants qui sont en échec scolaire ne veulent pas revivre l’école après l’école.

A côté de ce dispositif institutionnel permanent, le service éducatif de Varsovie organise durant l’été des animations pour les enfants (« l’été en ville »).

Les enfants de Praga auxquels nous nous sommes intéressés ne connaissent pas ces dispositifs et ne songent donc pas à en profiter. Il s’agit souvent d’activités très diverses dont beaucoup sont gratuites (spectacles, animations, etc) et réalisées dans chacun des 7 arrondissements de Varsovie dont Praga.

Parmi ces offres d’animation, il y a des centres de vacances qui sont proposés par l’intermédiaire des écoles. Par ailleurs, des cantines permettent aux enfants de se restaurer gratuitement ou pour une somme modique.

Pourtant, les enfants qui connaissent ces offres ne songent pas à y accéder, soit parce qu’ils se sont fait chasser par le passé du fait de leur comportement, soit en raison des règles imposées. Ainsi, les centres de vacances ont mauvaise réputation chez de nombreux enfants de Praga.

L’école :

Pour l’école les situations sont plus complexes. La tendance globale est d’échapper au dispositif en n’y allant plus ou en s’en faisant exclure. Toutefois, l’enfant cherche à garder un équilibre et ne rompt pas tous les liens avec l’école surtout quand une menace de placement en foyer, ou une mesure de privation plus ou moins grande de liberté se fait plus précise.

La condition de reprise de l’école est souvent posée pour éviter des sanctions et est en tout état de cause un élément pris en compte dans le jugement. L’enfant le sait.

- Une contingence familiale :

La famille (monoparentale ou non) est nécessairement présente et même nous l’avons vu, géographiquement proche.

Il y a donc entre l’espace rue et l’espace familial, un va et vient permanent en fonction des évènements quotidiens qui traversent la vie familiale.

Ce lien est plus ou moins distendu selon l’enfant, sa place dans la fratrie, sa responsabilité vis à vis des plus jeunes, sa relation avec sa mère qui peut être dépendante de sa santé, ou encore la présence ou l’absence du père ou d’un homme dans la famille.

Ces évènements quotidiens déterminent la présence plus ou moins grande de l’enfant dans l’espace cour.

Globalement, nous constatons une distanciation de l’enfant avec la famille, sans toutefois qu’il y ait rupture des liens. En ce sens, les enfants sont des enfants de la rue, sans être à la rue.

- Une contingence sociale :

L’espace cour est attractif uniquement par le tissu relationnel qu’il offre. En effet, l’espace matériel est peu transformable. L’enfant peut difficilement agir sur l’environnement et le transformer.

L’espace relationnel est le seul espace transformable et négociable sur lequel il peut agir. Il prend de ce fait de l’importance.

Interactions à …

l’espace physique l’espace relationnel

Construction Destruction Construction Destruction

(peu de (peu de de réseaux action

possibilité) possibilité) relationnels sur soi

Interactions limitées Interactions surdimensionnées

La cour est la base d’interactions complexes très dépendantes des évènements qui s’y déroulent.

Les enfants se chamaillent en permanence en s’insultant et en se poussant constamment. Ces comportements souvent violents ne sont pourtant pas des bagarres qui restent occasionnelles. Il s’agit de se mesurer et de se faire reconnaître.

Cette attitude existe indifféremment chez les garçons comme chez les filles.

L’ensemble de ces relations conditionne la présence plus ou moins importante de l’enfant dans la cour : l’enfant ne cherche pas nécessairement le groupe. Tout conduit à penser au contraire, que le groupe se constitue exclusivement à l’occasion d’évènements.

Par exemple, l’arrivée du programme dans la cour Stalowa 25 a provoqué une centration des enfants autour des pédagogues, fondant un groupe qui n’existait pas auparavant. Au point que les enfants en interdisaient l’accès à d’autres enfants ou les sélectionnaient.

Le groupe reste donc rare.

Les enfants se tournent vers des pratiques plus solitaires que collectives de consommation de cigarette, d’alcool et de colle, même s’ils se reconnaissent comme ayant les mêmes pratiques.

De même, les pratiques délinquantes sont des pratiques peu organisées. Si une occasion se présente, les enfants réagiront très rapidement pour commettre le délit. Ils ont une capacité exceptionnelle à repérer l’occasion et sont en éveil permanent.

Cette délinquance est une délinquance de l’opportunité, très valorisée par les enfants qui reconnaissent leurs compétences mutuelles en la matière. Le réseau relationnel entre enfants est fortement influencé par ces pratiques. L’enfant prend des risques et se fait parfois prendre la main dans le sac, mais réussit la plupart du temps son action, ce qui l’incite à recommencer.

Cette délinquance s’opère à la périphérie de la cour. Elle n’a pas lieu entre pairs. En périphérie, car le quartier de Praga et ses cours sont imbriquées dans un ensemble urbain complexe aux limites peu visibles pour toute personne de passage. Cette dernière peut donc se faire surprendre, non pas par une agression directe, mais par un manque de vigilance (en laissant son sac traîner par exemple).

Les commerçants aussi sont des cibles occasionnelles mais plus risquées en raison de la présence de vigiles et de chiens prêts à intervenir immédiatement.

Quand on parle de façon non organisée de la délinquance chez les enfants de Praga, cela ne signifie pas que le délit se limite au chapardage. Les enfants peuvent très bien dévaliser un appartement. Il ne s’agira pas d’un plan organisé mais de l’opportunité d’une fenêtre laissée malencontreusement ouverte.

La consommation d’inhalants (cigarettes et colle) et d’alcool :

Cette consommation est plutôt solitaire. Elle ne se fait pas en groupe, à l’occasion de fêtes ou de parties. Ce n’est pas une consommation festive.

Les enfants recherchent sur eux-mêmes de nouvelles sensations. C’est une action sur soi, au final assez destructrice.

Cette consommation n’est pas sans rappeler celle des alcooliques dans le quartier qui consomment aussi en solitaire « pour se défoncer » du matin jusqu’au soir.

Nous sommes là devant une problématique importante car nous savons que les enfants sortiront plus difficilement d’une consommation solitaire que d’une consommation festive ou d’une consommation de l’occasion.

Il importe donc de trouver pour les enfants des activités de substitution qui mettent en jeu leurs sens, leurs émotions. L’activité sportive est l’une des pistes explorée actuellement par les pédagogues.

  1. Aucun commentaire pour l'instant

  1. Aucun trackback pour l'instant