Partie 2 – Les rapports difficiles aux institutions

Les rapports difficiles aux institutions

Par Daniel Cueff

Il est acquis partout dans le monde et plus particulièrement dans les métropoles que les enfants des rues ont des liens très distendus avec les institutions. Souvent l’école est mise en avant, mais nous aurions tort de nous arrêter à cette institution car le contentieux existe aussi et de façon forte avec les institutions de loisirs et de vacances.

Pour en témoigner, nous publions ici les principaux extraits du journal d’un des pédagogues du programme lien sur Praga.

Le cahier de bord est un outil essentiel de prise de recul du pédagogue sur « les choses en train de se faire ». Très impliqué dans l’action, le pédagogue peut aisément s’y enliser et ne plus avoir la distance nécessaire pour élaborer des dispositifs pédagogiques adaptés à la situation.

L’écriture est une écriture libre, sans construction ou élaboration. Il s’agit d’une écriture spontanée sans autre exigence.

C’est un outil de travail personnel pour le pédagogue qui, en écrivant, prend une certaine distance avec la réalité lui permettant de relativiser et de vivre moins affectivement des situations complexes où la relation avec les enfants est un enjeu permanent et difficile. L’extrait montre à quel point la présence des « enfants des cours » dans l’institution est délicate, quasi impossible, en tout cas questionnante pour l’institution elle-même et ses collaborateurs, pour le pédagogue aussi, pris entre la règle instituée qui s’impose et les enfants qui visent à échapper à ses mêmes règles au profit d’autres peu acceptables.

Le centre de vacances dont il est question a accueilli en son sein un groupe de 10 enfants de Praga. Ils se trouvaient donc dans un centre de vacances parmi d’autres enfants inscrits par l’intermédiaire du service éducatif. Les 10 enfants étaient accompagnés des 2 pédagogues du programme Européen sur Praga (Tomek et Leczek) qui avaient négocié pour les enfants la possibilité de faire des activités à part, au cas où les enfants auraient du mal à l’intégrer.

Erreur de stratégie en voulant mettre les enfants à part ? Non respect des singularités des enfants par l’institution ?. L’extrait ci-après tiré du journal de bord de Tomek a le mérite de poser ces questions.

Page 24

Colonies de vacances du 10 août 1997 :

« Selon moi, ces colonies, même si on a réussi à s’y inscrire vite et sans problème, étaient un grand échec. Avant de partir, nous étions d’accord avec Leszek pour continuer à réaliser le programme GPAS durant le séjour ; nous avions même fait un planning spécial d’activités pour chaque jour. La réalisation du planning s’est avérée impossible dès notre arrivée. A part nous, il y avait d’autres éducateurs : la responsable et en même temps organisatrice des colonies et une éducatrice. On nous a divisé en trois groupes : le premier groupe, des filles, dont la moitié étaient des filles du GPAS, les deux autres groupes étaient composés des garçons ; Leszek en encadrait un et moi l’autre. Là aussi, nos gosses étaient mélangés avec des enfants ordinaires. Cette division a empêché de réaliser notre programme. Leszek s’occupait de garçons qu’il ne connaissait pas du tout. Dès le premier jour, la responsable a instauré des principes qui rappelaient la prison ou l’armée. Une chose positive : elle avait interdit de fumer. Chaque fois qu’elle surprenait quelqu’un avec une cigarette, elle se mettait en colère et elle infligeait des punitions odieuses. Un jour, elle a eu l’idée de la punition suivante : elle a surpris les filles en train de fumer ; le soir, elles iraient, deux ou trois filles je ne me rappelle plus, équipées d’une pelle, d’une couverture et d’une cigarette creuser un tombeau, profond de quatre mètres, sur la colline derrière la maison afin d’y enterrer, d’une manière solennelle, cette cigarette. Elle trouvait qu’après avoir fait cela, elles n’auraient plus envie de fumer. Heureusement, elle n’a jamais appliqué cette peine, c’est resté dans son imagination malade. Elle réprimandait les enfants sans arrêt. Par exemple parce que la musique du magnétophone était trop forte (comme si elle n’avait pas pu poser son cul sur le lit et se reposer un peu). Ca la gênait qu’ils sortent sur le balcon, qu’ils ne se tiennent pas par la main deux par deux dans la rue. Ils se faisaient même engueuler dans le car parce q’ils parlaient trop fort. Dans le train, il était interdit de se lever de sa place, même pour regarder par la fenêtre.

La responsable et l’éducatrice s’adressaient ainsi aux enfants : « Imbécile ! », « Cruche ! », « Idiot ! »… mais ce n’était qu’au début. Après, pour faire mieux probablement, elles s’exprimaient comme les enfants : « Si tu te calmes pas, tu vas te prendre un pain dans la gueule » ou « Casse-toi, tête de nœud, pour que je te vois plus ».

Page 25

Comment ces enfants devaient supporter tout ça ? On sait de quelles familles ils viennent. Ils vivent la même chose au quotidien, dans leur maison. Ils encaissaient et rendaient pareil. Mais ici, je leur tire mon chapeau car ils ne lançaient jamais de gros mots à haute voix quand il y avait les éducatrices. Ils ne faisaient rien exprès pour les vexer. Je les apprécie beaucoup pour cela. S’il n’y avait pas notre travail depuis six mois, ils finiraient tout simplement par engueuler et battre les éducatrices. C’était évident pour moi que tout au début du programme ils ne pouvaient pas maîtriser leurs émotions par rapport aux gens qui les emmerdaient. S’ils avaient quelque chose à dire à propos de la responsable, soit ils le disaient entre eux, soit ils grommelaient dans le groupe de manière à ce qu’elle entende sans savoir de qui ça venait. Par exemple, un petit refrain sur la responsable (elle s’appelait Kazia) :

« Douze grosz Kazia a dans sa poche »

« Et dans sa chatte un grosz »

(Ntd : allusion à la chanson de Kazik, rappeur Polonais).

Je ne savais pas d’où ça venait, peut-être que j’ai mal compris.

A vrai dire, il n’y avait rien comme programme pour les enfants. Ca aurait été bien de faire quelques points de réinsertion en les intégrant aux jeux, distractions ou ballades. Or ça se passait comme ça : on faisait environ dix kilomètres au bord de la route pour aller au magasin et on revenait par le même chemin. A mon avis, c’était pour fatiguer le plus possible les enfants, pour qu’ils restent jusqu’à la fin de la journée tranquilles et silencieux. Mais les enfants ne se fatiguent pas si vite que ça, du moins pas les nôtres. Daniel, tu en sais quelque chose. C’est à partir de ce moment-là qu’on s’occupait d’eux, Leszek et moi. Par exemple, Leszek en prenait une partie pour grimper sur la colline et aller dans la forêt afin qu’ils se défoulent là-bas, l’autre partie restait avec moi pour jouer au ballon sur le terrain proche. Mais ça encore, ça n’a pas plu à nos dames parce que nos garçons, en jouant avec les montagnards, se laissaient emporter par les émotions et criaient à tue-tête des gros mots. Donc, interdit de jouer au ballon avec les enfants du coin.

Mais je ne peux pas me plaindre tout le temps. Je suis content parce que les garçons ont beaucoup limité la consommation de cigarettes. Ils n’en fumaient que cinq ou six par jour. A Varsovie, c’était un paquet par jour. Mais on ne pourra pas maintenir cet état des choses à notre retour. On verra. Une autre chose positive, ils n’employaient presque pas de gros mots (sans compter qu’ils maudissaient quand même de temps en temps les éducatrices).

Page 26

Enfin, ils mangeaient beaucoup et bien. Ils demandaient du rab deux ou trois fois. Presque tous les jours, il y avait de la viande, des crudités, des salades. Tous les deux jours, au petit déjeuner, il y avait de la soupe au lait et des corn-flakes. Les enfants en prenaient deux assiettées. En plus, il y avait le petit-déjeuner ordinaire, charcuterie, fromage, tomates, concombres. Ce n’est pas courant, dans notre pays, de voir les enfants manger de la soupe au lait au petit déjeuner et prendre ensuite, comme s’ils n’avaient pas assez de lait, deux tasses de cacao.

C’était moins optimiste quand, la deuxième semaine, la responsable, infirmière de métier, à notre demande, a regardé les têtes des enfants. Elle a découvert que plus de la moitié des enfants de la colonie (bien sûr, c’étaient les nôtres) avaient des poux ou des lentes. Donc, on leur a tout de suite lavé les cheveux avec un shampooing spécial. Le lendemain, nous avons acheté à la pharmacie, avec l’argent du GPAS, un produit contre les poux. On a eu des conversations individuelles, au sujet de l’hygiène, avec certains enfants atteints par les poux. Sur le coup, ils ont pris ça au sérieux, peut-être que ça va donner quelque chose. Si ça vient de chez eux, il faut appliquer le traitement à toute la famille. En général, quand il s’agit de l’hygiène, c’est un vrai cauchemar. Avant, je me faisais du soucis quand ils ne se brossaient pas les dents régulièrement mais ce n’est rien à côté du fait que les filles, au lieu d’utiliser des serviettes hygiéniques, se servaient de papier toilette durant leurs règles. En ce qui concerne les dents, ça n’a pas beaucoup évolué. Par exemple, lors de notre passage dans les chambrées pour l’extinction des feux vers minuit-une heure, on vérifiait qu’ils se soient brossés les dents. Ils étaient tellement malins qu’ils prenaient juste un peu de dentifrice dans la bouche pour sentir bon. Mais on ne se faisait pas avoir et on leur demandait de se laver les dents correctement. Nous avons organisé deux grandes lessives. On a supplié pour être dispensé de ces ballades idiotes pour que les enfants puissent laver leurs chaussettes, culottes, tee-shirts. Ils lavaient leurs vêtements avec du savon ordinaire et ça se passait bien.

Pour décompresser de la journée, quand tout le monde était couché, surtout nos garçons, vers deux ou trois heures du matin Leszek et moi, on se prenait une ou deux petites bières ou quelque chose de plus fort. Dans ces conditions, on tirait les conclusions de la journée. Quand on se couchait, il était quatre heures du matin. On dormait quatre heures jusqu’au réveil.

Page 27

Et c’était comme ça tous les jours : vingt heures debout et quatre heures de sommeil. Je n’ai jamais eu de vacances pareilles…

… Quelqu’un pourrait trouver mon image des colonies (surtout des ballades) complètement fausse. J’ai oublié de dire que nous sommes allés à Cracovie, Zakopane et dans les Tatras en car. L’organisation laissait beaucoup à désirer, comme d’habitude. Les enfants étaient livrés à eux-mêmes pendant trois heures et ça s’appelait le temps libre. La visite de Zakopane s’est déroulée en partie à travers les vitres de l’autocar. Il n’y avait pas beaucoup d’attractions. En étant si près de la montagne, on n’a jamais emprunté des sentiers pour se balader. C’était comme si quelqu’un qui n’avait jamais vu l’océan venait à Brest sans aller voir la mer.

Le dernier jour, les dames ont remercié pour la bonne ambiance et ont demandé que ce qui était mauvais reste entre nous, qu’on en parle à personne et qu’au contraire, qu’on garde longtemps en mémoire ce qui était bon et qu’on en fasse l’éloge (probablement s’agissait-il de la nourriture car c’était la seule chose bonne). A la fin, la responsable a distribué des petits souvenirs bon marché (il n’y avait pas moins cher) : c’étaient des petits sacs à porter autour du cou. Elle n’a pas remercié ses collaborateurs pour ce travail si dur. S’il n’y avait pas nos garçons, Leszek et moi, on n’aurait rien comme souvenir. Aussi, Dominik Oracz a dit à haute voix :

« Et messieurs Tomek et Leszek ? (les enfants devaient nous appeler monsieur pendant la colonie).

On ne leur doit rien ? Ils n’auront rien ?

Ils doivent avoir quelque chose aussi !!! ».

Je termine car même mon stylo refuse de continuer.

  1. Aucun commentaire pour l'instant

  1. Aucun trackback pour l'instant