Partie 3 – Esquisse d’une pédagogie sociale de l’environnement

Esquisse d’une pédagogie sociale de l’environnement

Par Daniel Cueff

Notre propos devient complexe : comment mettre la situation pédagogique dans la vie sociale, sans penser en terme d’environnement scolaire ? Comment peut-elle être en même temps efficiente sur le plan des apprentissages ?

Si l’on considère que l’enfant est en contact permanent avec des savoirs (c’est-à-dire des savoirs acquis par interactions sociales multiples) et que le pédagogue ne peut plus sélectionner un savoir et l’enfermer dans une classe, il se retrouve « à la rue ».

Il doit exercer son métier dans l’espace public et devenir ce que l’on pourrait alors appeler un « instituteur public ».

Cet instituteur devra bien admettre que l’enfant accède à des savoirs nombreux, socialement constitués par interactions sociales. Il n’a pas besoin de lui pour ces acquisitions.

Par contre, l’enfant ne sait pas nécessairement qu’il sait.

Enfin, ces savoirs, liés à l’expérience sociale acquise, contribuent à fonder les bases incorporées de représentations et de pratiques sociales qui peuvent être pénalisantes pour l’enfant.

Il y a par exemple peu de chance que l’enfant trouve dans ses pratiques sociales les motifs utilitaires suffisants pour apprendre à lire, au delà du nécessaire, pour exister dans son environnement (il s’agit de dire que la lecture est aussi la construction d’un sens).

Comment faire ?

Nous tentons actuellement une situation pédagogique hors les murs, avec 40 enfants des rues, non scolarisés et trois pédagogues.

Les enfants dont il est ici question, déambulent dans le quartier Nord de Varsovie. Ils quittent peu cette zone et se reconnaissent comme appartenant à l’une ou l’autre des cours immenses qui constituent la Zone de Praga Varsovie.

Le quartier a mauvaise réputation. Assez imbriqué dans la ville, on ne distingue pas vraiment une frontière géographique.

Tout individu inconnu qui s’y aventurerait, prendrait, dit-on, le risque d’être détroussé. D’ailleurs, « c’est un quartier d’alcooliques dangereux ».

Les enfants sont fidèles à leur réputation (voleurs, buveurs, pervers, etc) et se comportent conformément à l’image que l’on a d’eux.

Depuis 1990, le changement de régime politique n’a pas amélioré leur réputation à une différence près et de taille : avant, les enfants fréquentaient l’école car c’était le seul moyen pour obtenir à manger.

Aujourd’hui tout est à portée de main et peut être volé.

Ces enfants fuguent toute situation pédagogique et vivent dans la rue sans être vraiment à la rue, les parents étant quelque part, mais très difficiles à contacter.

Ne s’agissant plus de mettre en « boîte » le pédagogue, pour travailler au contraire sur sa présence dans le social (c’est-à-dire à proximité des savoirs sociaux d’expérience des enfants), nous avons radicalement opté pour une pédagogie sans locaux, sans programme établi (d’ailleurs, comment faire autrement avec les enfants des rues ?).

Nos pédagogues en arrivant dans l’une des cours, ont tout naturellement attiré l’attention de tous.

L’approche réussit essentiellement par le fait que les pédagogues ne réagissent pas, à priori, aux pratiques des enfants(alcool, cigarettes, snif de colle, etc).

En résumé : « Ils ne sont pas de la police, ils nous parlent, c’est tout ».

Les enfants s’intéressent aussi à la présence des français, du « pognon » qu’ils pourraient en tirer (aucun en fait), de la vie des pédagogues polonais (leur sexualité surtout), leurs goûts, etc.

Les pédagogues dans cette phase d’ « apprivoisement » mutuel dans la rue, tenaient des cahiers de bord. L’extrait ci-après montre les modes relationnels en acte :

Le 19 avril 1997 : il neige.

Les enfants ont décidé d’aller en métro. Aucun d’entre eux n’avait pris le métro. Après, nous somme allés à pied (pour jouer à cache-cache au Parc Saaki). J’ai remarqué que la marche, de longues promenades ne les fatiguaient pas. Ils ne se plaignaient pas de devoir marcher sans se reposer. Il arrive que nous, les animateurs, soyons exténués à la fin de la journée et eux, ils continuent à courir, grimper, se battre, jouer à cache-cache. Pendant la partie de cache-cache, il y a eu beaucoup de litiges, principalement entre les filles. Cela concernait celles qui ont gagné parce qu’elles ne se sont pas laissées prendre et celles qui nous avaient dénoncé leurs cachettes.

Elle se traitent de « putes », de « prostituées baiseuses », etc.

Pendant le retour, je me suis énervé contre les filles à cause de leur comportement  ; une d’elles m’a tapé, à mon tour, je lui ai rendu un coup de pied dans les fesses. Instantanément, les filles ont pris sa défense, ce qui a provoqué un nouveau conflit. Par contre, les garçons étaient de mon côté. Tout s’est terminé quand les filles ont eu faim, elles sont venues pour qu’on leur achète quelque chose à manger…

Quand les jurons ou les gros mots n’aident plus, ils en arrivent aux mains. Et tout ça pour prouver qu’ils ont raison et que c’est toujours juste. J’ai remarqué que les plus petits ne participaient pas directement au conflit, attendant de voir celui qui gagnerait pour se ranger de son côté. Comme s’ils avaient peur et étaient terrorisés, ils parlent à voix basse pour échanger leur avis.

Lors du jeu, Agata a injurié trois filles plus âgées qu’elle qui passaient. La raison : ces filles représentaient un autre style ; ce qui n’a pas plu à Agata c’est leurs vêtements « ces putes, ces ploucs baisés » (citation) / (Journal de Bord de Leszek).

Au bout de quelques semaines, les pédagogues prirent l’initiative d’activités plus structurées, essentiellement de loisirs (ex. : piscine).

Après de nombreux rendez-vous manqués, une organisation floue et des enfants imprévisibles, un problème revenait évidemment sans cesse : comment se joindre mutuellement ?

L’un des pédagogues s’est procuré alors un téléphone portable.

Le portable a pris très vite une place centrale dans le réseau relationnel.

En voici quelques exemples :

- relation des pédagogues aux enfants :

Le 25 mai,17 h : il est possible d’avoir accès à la piscine mais il faut faire vite. Tomek contacte l’un des rares enfants joignables par téléphone. L’enfant se charge de faire circuler l’information par les réseaux relationnels complexes et rapides utilisés habituellement pour semer la police et faire disparaître le résultat d’un vol. Une demi-heure après, 35 enfants étaient au rendez-vous.

- relation des enfants aux pédagogues :

Le 13 juin, 20 h : le portable sonne. Au bout du fil, des enfants réunis à plusieurs pour s’excuser auprès de Tomek de leur comportement de violence dans un tramway, le pédagogue ayant menacé de tout arrêter (en fait de façon plus concrète de ne pas aller à la piscine le lendemain).


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